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Liberté et identité, une interview de Natan Sharansky

 
Je me souviens du premier Seder de ma vie. J'avais alors 25 ans. J'étais à Moscou avec Avital, qui allait devenir ma femme quelques mois plus tard. Nous étions un grand groupe d'étudiants qui apprenaient l'hébreu...
Natan Sharansky

 

Natan Sharansky

Photo: Ariel Jerozolimski

En face du bureau du président de l'Agence juive, Natan Sharansky, à l'entrée de la salle de conférence de cette organisation, dans son immense siège de Jérusalem, se trouvent deux énormes portraits représentant le père du sionisme moderne, Théodore Herzl et le premier président de l'Etat d'Israël, Chaïm Weizman. Mais la photo que M. Sharansky peut voir depuis sa chaise qui se trouve derrière le bureau bien rangé qu'il occupe depuis qu'il a succédé, en juin dernier, à Zeev Bielski à la présidence de l'Agence juive, est celle d'Andreï Sakharov, le fondateur aujourd'hui décédé des mouvements de défense des droits de l'homme et des dissidents d'Union soviétique.

Ces trois figures emblématiques ont joué un rôle de premier plan dans la formation de la personnalité de Sharansky et dans la transformation de ce jeune informaticien russe en figure de proue du combat du judaïsme soviétique et de sa victoire finale sur les sombres pouvoirs soviétiques. Herzl et Weizman représentent la quête d'un Etat juif – ultime réalisation de l'identité juive – et Sakharov, le mentor de Sharansky, incarne la lutte pour la liberté.

Ce sont ces bases solides que Sharansky, âgé aujourd'hui de 62 ans, a apportées avec lui à l'Agence juive, la plus récente étape de cet immigrant adulé qui devint immédiatement un héros populaire à son arrivée en Israël en 1986, qui créa ensuite son propre parti politique, Israël Bealiya, et fut ministre dans trois gouvernements.

Mais c'est dans cette fonction, où il est l'un des responsables des relations avec le monde juif, que Sharansky se sent le plus à l'aise et le plus en phase avec lui-même.

"J'ai fait le choix de quitter le gouvernement et j'ai choisi de venir ici", a déclaré l'affable Sharansky dans un entretien avec le Jérusalem Post à la veille de Pessah.

"Je pense que je continue à m'occuper ici de manière très logique des sujets que j'ai traités tout au long de ma vie – l'identité juive et le lien existant entre les combats que nous menons pour nos propres intérêts et les efforts visant à faire de notre univers un monde meilleur. Il me semble que, d'ici, je peux avoir une meilleure influence sur le cours de l'histoire juive."

Lors de la réunion du Conseil des gouverneurs de l'Agence juive qui s'est tenue en février à Jérusalem, Sharansky a mis certains mal à l'aise en déclarant : "Notre but ne peut pas être [seulement] de faire venir plus de Juifs [en Israël]." L'aliya doit être précédée d'une forte identité juive, et Sharansky a entrepris de déterminer avec une ferme résolution la meilleure manière de susciter et de renforcer un sentiment d'identité juive là où il se trouve en sommeil.

C'est une tâche ardue, mais Sharansky a affronté de pires obstacles. Lorsque l'on est assis en face de lui, on oublie facilement que cet homme affable, trapu et sobrement vêtu a enduré, durant huit ans, de rudes épreuves dans les prisons soviétiques par suite de fausses accusations de trahison et d'espionnage, jusqu'à ce qu'une campagne internationale conduite par sa femme Avital aboutisse à sa libération en 1986. Il arriva en Israël, la nuit même.

Dans la déclaration finale qu'il a faite à la cour en 1978, avant d'être emprisonné, Sharansky a conclu son appel en ces termes : "Le peuple juif, mon peuple, est dispersé depuis plus de 2000 ans. Mais où qu'ils se trouvent, partout où il y a des Juifs, ils répètent chaque année 'L'an prochain à Jérusalem'. Aujourd'hui, alors que je suis plus éloigné que jamais de mon peuple et d'Avital, à la veille de nombreuses et difficiles années d'emprisonnement, je me tourne vers mon peuple et mon Avital, pour proclamer 'L'an prochain à Jérusalem'."

Qui serait mieux à même, en cette fête de la liberté, de mettre en perspective les concepts de peuple et d'identité que la personne qui a été capable de proclamer dans notre génération 'Cette année nous sommes esclaves, puissions être des hommes libres l'an prochain' et qui a vu son vœu se réaliser.

Voilà une centaine d'années, il existait dans le monde une communauté juive unifiée communément reconnue. Pensez-vous que ce soit encore vrai de nos jours ?

Je ne suis pas sûr qu'il y ait jamais eu un peuple juif unifié. Il est possible que l'on ait une telle impression à posteriori. Voilà cent ans, Théodore Herzl découvrait pour lui-même l'idée de communauté juive. C'est en découvrant la nécessité du sionisme et le besoin de sauver des Juifs, qu'il découvrit l'idée de communauté juive. C'était un Juif assimilé, il n'avait pas le sentiment d'appartenir à une communauté juive.

Je pense que l'idée de communauté juive était porteuse de significations différentes pour différents Juifs. A cette époque, en Russie, il y avait de grandes bagarres entre les premiers sionistes et les membres du Bund (mouvement juif socialiste laïc) et chacun comprenait l'idée de communauté juive de manière différente.

Les membres de la communauté juive américaine pensaient que la Palestine n'avait rien à voir avec eux ni avec leur identité juive. J'ai inclus dans mon dernier livre "La Défense de l'identité : son rôle indispensable dans la protection de la démocratie", un texte de la plateforme de Pittsburgh [le plus important document du XIXe siècle sur l'histoire du Mouvement réformé américain, adopté en 1885] et je montre comment la terminologie du Mouvement réformé a changé au fil des ans. On peut voir comment les principes mêmes de l'identité juive ont changé – de citoyens américains de foi juive, absolument pas intéressés à mettre l'accent sur les idéaux sionistes, ils sont devenus des Juifs fidèles aux principes de la démocratie américaine pour lesquels Israël représente la base de leur identité.

Deux événements se sont produits lors de la sortie d'Egypte : ces gens qui étaient des esclaves sont devenus libres  et ils ont formé un peuple.

Le lien entre identité et liberté, qui constitue mon sujet d'intérêt privilégié depuis une vingtaine d'années, trouve une expression particulièrement profonde et significative dans la sortie d'Egypte.

En fait, si l'on examine dans une perspective historique la base sur laquelle les gens reviennent à la communauté juive ou la quittent depuis ce jour-là, on constate que c'est autour du débat concernant l'existence d'un lien entre liberté et identité – autour de  la question de savoir si l'on peut vivre selon les grands idéaux juifs universels d'égalité, de justice, de Tikkoun olam.

Je pense qu'exactement comme au temps de l'Exode biblique, ces mêmes conflits étaient présents dans l'Union soviétique des années 70 – le lien profond entre la lutte pour la liberté et l'identité. Et cela reste vrai aujourd'hui.

Est-ce que la manière d'enseigner l'identité juive diffère selon le pays auquel on s'adresse – selon qu'il s'agit des Etats-Unis, de la France, de la Russie et même d'Israël ?

Oui. La manière dont les Juifs sont parvenus au point où ils en sont diffère considérablement selon les pays. En Russie on a eu affaire à une assimilation absolue, totale, forcée. C'est pourquoi le chemin du retour doit passer par le rétablissement du lien avec une connaissance de base du judaïsme.

Mais par ailleurs, aux Etats-Unis, le meilleur moyen d'alimenter l'identité juive, ce sont des programmes comme Taglit (Birthright), MASSA ou Lapid (programmes d'études supérieures et secondaires en Israël) ou toute autre sorte d'expérience israélienne.

En France, cela passe par le renforcement du système d'éducation juive sioniste.

Mais ce qui est commun à toutes les communautés, c'est l'idée que le renforcement de l'identité juive est pratiquement impossible sans placer Israël en son centre.

Et il existe indéniablement un grand besoin de renforcer l'identité juive en Israël. Il est intéressant de noter que les familles qu ont été impliquées dans Partenariat 2000 – des programmes de l'Agence juive mettant des communautés juives de diaspora, essentiellement d'Amérique, en rapport avec des communautés israéliennes – découvrent pour la première fois par elles-mêmes leurs dimensions juives qui étaient longtemps restées en sommeil. Ces gens-là ne se doutaient même pas de leur existence. Et c'était même le cas pour les leaders des programmes.

Ils pensaient que le fait d'être Israélien était au-dessus du fait d'être juif. Nous avions été juifs durant des centaines d'années et maintenant nous sommes Israéliens. Nous avons construit l'Etat juif, nous avons défendu l'Etat juif, nous parlons l'hébreu et nous vivons ici – on peut pas être plus juif que cela. Mais ils ont découvert ce que signifiait la communauté juive.

C'est l'un des défis que notre organisation doit relever et le développement de cours pour écoles israéliennes est inclus dans le nouveau plan stratégique de l'Agence juive. C'est une très haute priorité et nous avons trouvé d'excellents partenaires au ministère de l'Education en la personne du ministre Gideon Saar et de son directeur général Shimon Shoshani.

Nous débattons aussi des étapes à venir, après des programmes comme MASSA et Taglit (Birthright), lesquelles pourraient réunir des groupes communs de Juifs d'Israël et de diaspora, qui par cette expérience partagée renforceraient leurs identités respectives.

Quelles sont les nouvelles priorités de l'Agence juive – se détourne-t-elle de l'aliya ? Par ailleurs, il y a eu quelques changements importants au sein du personnel où certains postes-clé ont été confiés à des personnes que vous avez triées sur le volet. Où va l'Agence juive ?

Nous sommes engagés dans un processus de réunions stratégiques destiné à discuter des priorités que l'Agence juive doit adopter et les 120 membres du Conseil des gouverneurs y sont impliqués.

En juin, des propositions seront soumises à l'assemblée et, je l'espère, adoptées ; en septembre, lors de notre prochaine réunion, le budget sera approuvé et vers 2011, nous mettrons en œuvre les nouvelles priorités.

Nous nous consacrons bien sûr à l'aliya, comme nous nous consacrons à l'éducation et à la démocratie. Mais on peut parler d'aliya par choix, tout repose sur le renforcement de l'identité juive.

C'est un défi pour les Juifs de diaspora qui doivent affronter l'assimilation et pour les Israéliens qui sont engagés dans un combat de légitimité sur l'existence de l'Etat d'Israël, mais la clé de tout cela est le développement, l'élargissement, le renforcement et la défense de ce sentiment d'appartenance à la famille juive. C'est la question autour de laquelle nous menons toutes nos discussions : qu'est ce que cela signifie en termes de progrès pratique, comment traduire ces idées générales en programmes et en budgets.  

Je rejette l'idée selon laquelle l'Agence juive se détournerait de l'aliya. L'aliya est l'expression la plus élevée du renforcement de l'identité juive. L'objectif de l'aliya et du rassemblement des exilés est toujours là mais ce que j'affirme, c'est que le cœur de l'immigration se déplace de la fuite des pays ennemis ou des tentatives pour sauver des centaines milliers de vies, à l'aliya par choix.

J'ai parlé l'autre jour à un groupe d'Américains, tous religieux, qui ont fait leur aliya au cours de la dernière année. Ils m'ont demandé : comment se fait-il que vous, qui avez vécu une aliya si difficile et qui avez dû lutter pour venir ici durant tant d'années, vous déplaciez le centre d'intérêt de l'aliya à l'identité juive? 

Je leur ai répondu : "Ecoutez, vous savez que Hakadosh Baroukh Hou (Dieu) a donné l'ordre "Lekh Lekha (Vas t'en)". S'il y a des Juifs qui refusent d'entendre la voix de Dieu, pensez-vous qu'ils écouteront celle d'un shaliah  (émissaire) de l'Agence juive qui les appellera à faire leur aliya ?

On ne peut pas demander à nos émissaires d'entrer en concurrence avec Dieu et d'essayer de crier encore plus fort que Lui pour faire entendre son message. On ne peut pas crier plus fort que Dieu.

C'est pourquoi, ce que nous devons faire, c'est d'aider les Juifs à entendre la voix de Dieu. Et comment le faire ? En renforcement leur sentiment d'attachement à ce qui est juif, leur fierté et leur tradition juives, ainsi que leur lien avec Israël. Telle est notre fonction. Notre fonction n'est pas de leur imposer ce que Dieu ne réussit pas à leur imposer, mais de leur faire entendre la voix.

Que pouvez-vous nous dire des Juifs en détresse de différents pays à travers le monde ?

Chaque fois qu'un Juif est amené du Yémen, c'est grâce à une grande coopération avec le judaïsme mondial. Je ne veux fermer aucune autre porte en mentionnant d'autres pays. Nous devons nous montrer très prudents. Nous suivons de près les différentes situations et nous tentons de réfléchir à l'avance à chaque Juif qui pourrait potentiellement se trouver en danger. Nous faisons beaucoup d'efforts pour nous assurer que nous n'arriverons pas trop tard.

Les Juifs d'Iran sont peut-être ceux qui se trouvent aujourd'hui dans la position la plus difficile. Si j'étais l'un d'entre eux, je me demanderais sérieusement ce que je fais encore là. Je ne veux pas mentionner d'autres pays parce que cela risque de rendre plus difficile encore l'aide apportée à ces Juifs.

Un aspect essentiel du travail de l'Agence juive est d'être comme l'armée, toujours prête, même s'il n'y a pas de guerre. Nous devons être prêts à sauver des Juifs même si ces Juifs ne pensent pas encore à se sauver eux-mêmes. Il y a des dépenses destinées au sauvetage et des dépenses qui nous permettent d'être prêts pour le sauvetage. Beaucoup de nos efforts échappent à l'attention de l'opinion.   

Quel message souhaitez-vous adresser aux lecteurs du "Jerusalem Post" à l'occasion de Pessah ?

Nous augmentons de façon spectaculaire notre rôle aux Etats-Unis dans les camps pour jeunes et les universités. Les gens peuvent demander : "Pourquoi y consacrons-nous tant de temps et d'argent ?" J'ai découvert, voilà quelques années que c'est un champ de bataille important de la définition du peuple juif. Et nous en revenons à ce que j'ai dit au début.

Durant des milliers d'années, l'enjeu a été pour les Juifs d'établir un lien entre leur désir de liberté et les idées universelles de justice d'une part, leur judéité et leur loyauté à leur tribu d'autre part. En général, lorsque les Juifs sont convaincus qu'ils doivent choisir entre les deux, ils optent toujours pour les voies universelles.

Lorsque j'étais porte-parole du groupe de surveillance des accords d'Helsinki à Moscou en Union soviétique, avec Sakharov, il y avait des gens qui me disaient : vous ne pouvez pas être l'un et l'autre, vous devez choisir.

Je sentais profondément que je ne voulais pas choisir ; je ne pouvais pas choisir. Parce toute la force avec laquelle je luttais pour la liberté venait de mon identité juive. Sans elle, mon combat pour ces autres causes n'aurait pas eu de sens.

Dans la campagne que nos ennemis mènent aujourd'hui sur les campus, ils s'efforcent de convaincre les étudiants juifs que pour faire partie du monde de la justice et de la liberté, il faut se libérer d'Israël et de sa propre identité. Ces attaques et ce système de "deux poids deux mesures" et de calomnie poussent de nombreux jeunes Juifs à refuser tout lien avec leur identité juive.

Dans notre histoire, que vous remontiez 2000 ans en arrière, que vous vous référiez au combat des Juifs soviétiques ou à la situation actuelle, vous retrouvez sans cesse la même problématique. C'est quelque chose que nous devons amener à chaque jeune Juif. Si vous voulez faire partie du monde de la liberté, de la justice et du Tikkoun Olam, votre identité constitue la source de la force qui vous est nécessaire pour lutter en leur faveur – votre identité qui se fonde sur votre histoire, vos traditions et bien sûr votre lien avec Israël.

Y avait-il dans ce Seder de Pessah quelque chose qui vous aidé  et soutenu en prison ?

Je me souviens du premier Seder de ma vie. J'avais alors 25 ans. J'étais à Moscou avec Avital, qui allait devenir ma femme quelques mois plus tard.

Nous étions un grand groupe d'étudiants qui apprenaient l'hébreu. Nous avions trois professeurs qui avaient amené leurs élèves. Aucun des professeurs ne pouvait lire toute la Haggadah, alors ils en ont lu un tiers chacun. 

Il y avait quelques chants que nous connaissions comme "Dayenou". Et je me souviens que nous avions tous été très émus par la phrase du Seder qui proclame : "Cette année nous sommes esclaves, puissions être des hommes libres l'an prochain."

Quelques années plus tard, j'étais au mitard la nuit du Seder et je me trouvais tout seul. Je décidai de faire mon propre Seder avec du pain, du sel et de l'eau chaude. Il n'y avait rien d'autre. Le sel était mon maror (herbes amères) et l'eau chaude mon Harosset.  

J'essayais de répéter la Haggadah, mais je n'arrivais pas à me souvenir de la plus grande partie du texte. Mais une phrase – "Cette année nous sommes esclaves, puissions être des hommes libres l'an prochain" – me suffisait.

Et je me suis souvenu du passage "au cours de chaque génération, chacun et chacune doivent se considérer comme étant sorti eux-mêmes d'Egypte". Il était si facile de sentir que c'était vrai, que j'étais l'un de ceux qui portaient la torche de la liberté dans cette génération. Il était facile de sentir que je faisais partie de ce grand combat historique et cela m'a donné beaucoup de force. 

 

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